dimanche 3 avril 2016

Les Schemmel facteurs de clarinettes à Vienne au XIXème siècle.

Par José Daniel TOUROUDE;

En revenant d’une master class à Salzbourg et étant à Vienne, j’ai eu le coup de foudre pour une clarinette en buis à 12 clés en laiton chez un antiquaire. Je ne m’étais guère intéressé aux clarinettes anciennes mais celle ci a été le déclencheur d’une collection de clarinettes anciennes (avant le système Boehm). Dépassant la centaine de clarinettes anciennes actuellement, je me dois de faire un article sur la première qui a pour tout collectionneur une importance décisive (cf articles sur psychologie du collectionneur : Cliquez sur ce lien pour voir l'article.) et qui trône toujours dans ma chambre depuis près de 30 ans…  Replongeons dans le passé à Vienne.
Vienne en 1609.

Rappel du contexte historique :
Après les guerres et l’occupation napoléonienne, après le congrès de Vienne réformant l’Europe, après la restauration de la monarchie absolue et policière de Metternich, Vienne va connaître un boom démographique (1 million d’habitant en 1890), industriel et culturel.
Vienne une des trois capitales de l’empire autrichien (avec Prague et Budapest) va être remodelé (modification de l’architecture et de modernisation de la ville en profondeur (gaz, électricité, canalisation du Danube, chemin de fer…) (Paris fera de même avec Haussmann)
Vienne comme d’autres capitales européennes (notamment Londres et Paris) connaîtra à la fois un exode rural et une exploitation des classes laborieuses venant de l’empire (misère et insalubrité, épidémie de choléra, révolution ouvrière réprimée de 1848…) mais aussi l’époque de la bourgeoisie montante dite « Biedermeier » qui donnera une aura particulière à Vienne, devenue une des grandes capitales du monde avec l'exposition universelle de 1873.
La sérénité d'une grande famille à l'époque Biedermeir.

L’époque du Biedermeier :
Biedermeier (de Bieder : gentil, inoffensif et Meier patronyme très répandu) est un personnage imaginaire qui est un archétype, un exemple à suivre pour les classes moyennes : un bourgeois, aisé, ou aspirant à l’être, privilégiant les valeurs de famille, à la maison douillette aux papiers peints de fleurs, avec des meubles clairs, proche de la nature avec des aquariums et cages à oiseaux, des vases de fleurs, voire un jardin d’hiver, des tableaux sereins de Waldmüller aux murs, des couleurs pastel, où dans le salon voire une salle de musique on joue entre soi Mozart, Schubert … Puis il y a les sorties à l’église ou à la synagogue (forte communauté juive), au théâtre, à l’opéra et surtout les salles de danses avec les polkas et les valses viennoises… avant de déguster des viennoiseries et pâtisseries raffinées où on fait des promenades dans les parcs habillés selon la dernière mode …
Cet idéal conservateur, d’une vie aux bonheurs simples et raffinés, d’une courtoisie et gentillesse avec les autres (de la bourgeoisie), doit goûter aux plaisirs de la vie à condition que cela soit surtout sans excès. Cette petite et moyenne bourgeoisie d’affaires lié au boom industriel et financier se démarque de l’aristocratie arrogante et du peuple miséreux mais s’enrichit aussi en spéculant jusqu’au krach de 1873. Biedermeier est un art de vivre à la viennoise et cette image demeure actuellement dans l’inconscient collectif mondial et donc comme produit touristique nostalgique toujours abondamment vendu. 
Wer nicht liebt Wein, Weib u. Gesang / Bleibt ein Narr sein Leben lang.“
Cette idéologie lénifiante, apolitique et conservatrice du bien vivre sans excès doit faire face aux luttes sociales révolutionnaires du voisin français (1830, 1848, la commune), aux peuples de l’empire austro-hongrois qui cherchent à s’émanciper, aux luttes sociales internes à l’empire, aux appétits expansionnistes du voisin prussien, à l’empire ottoman décadent mais toujours aux portes… mais aussi une nouvelle idéologie culturelle qui déferle en Europe : le romantisme. Celui ci veut exacerber les passions et l’individualité et révolutionner les conventions, les traditions, le politiquement correct du Biedermeier, (un dicton populaire n'est-il pas : Wien, Weib, Wein und Gesang, "Vienne, des femmes, du vin (ou de la bière), des chansons !"), mais Vienne, malgré ces romantiques turbulents, privilégiera la valse et son art de vivre Biedermeier. 

Vienne une des capitales mondiales de la musique :
La musique à Vienne est omniprésente car l’empereur Joseph II en 1782 fonde une excellente harmonie d’instruments à vent (déjà existante à Mannheim, ce qui avait subjugué Mozart et le rendit amoureux de la clarinette : cf lettre à son père).
Tous les courtisans vont imiter l’empereur et se doter d’un orchestre à vent de qualité pour redorer leurs images en multipliant les concerts en plein air, des divertissements mais aussi en fond musical pendant les repas… la musique est donc incontournable et devient un message soit pour une personne (sérénade) soit pour des invités que l’on veut distraire (Don Juan dans l’opéra de Mozart divertit ses invités par une harmonie d’instruments à vent), soit plaire au public en le régalant des airs à la mode, des arrangements d’extraits d’opéras, des transcription de chansons (kiosques), soit montrer la qualité de son régiment par la musique militaire et les uniformes chatoyants (défilés), soit danser pour séduire …
Souvent l’orchestre est un quatuor (hautbois, clarinette, basson, cor) ou un octuor en doublant chaque instrument. Les plus grands musiciens (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Krommer, Rosetti…) ont composé ces musiques divertissantes à la mode élargissant ainsi leur public.  

Statut de Johann Strauss à Vienne.
La vie de musicien évolue:
Avant Mozart, le musicien était un domestique, un employé servile au service d’un aristocrate puissant (parfois bienveillant comme pour Haydn, parfois humiliant comme pour Mozart, parfois bizarre comme pour Farinelli qui devait chanter la nuit pour calmer les insomnies du roi d’Espagne ! Avec Mozart puis Beethoven le musicien se libère et change de statut. Mais la liberté se paie cher car il doit gagner sa vie grâce à son talent, séduire une salle et non un puissant. Ainsi le musicien n’est plus pensionné et assisté mais doit remplir les salles avec des auditeurs payants. Il doit donc faire des compromis avec les organisateurs de spectacles, avec les publics, il doit se vendre et se faire connaître d’où avoir recours à la virtuosité pour éblouir, (Paganini, Beethoven, Liszt, Crusell à la clarinette…), courir les contrats, trouver des mécènes admiratifs de leurs talents (Wagner avec le roi Louis II de Bavière), des entrepreneurs qui risquent et parient sur une musique ou un musicien… Liszt écrivait «les artistes dans leur existence matérielle sont à la merci du premier venu» c’est à dire d’un public peu formé mais aussi d’organisateurs qui cherchent à faire un profit avec du spectacle. Certains changent de maîtres en quittant les châteaux, les lubies et le bon plaisir du prince pour se lier parfois à vie avec des institutions comme musiciens permanents (opéras, orchestres symphoniques, théâtres, harmonies militaires …). Tous ne peuvent convaincre et se faire reconnaître voire se faire aduler par un public important et l’image du musicien artiste bohème (région d’Autriche !) devient vite connoté péjorativement, n’ayant pas de revenus réguliers et suffisants (déjà intermittents) voire même de saltimbanque ! De plus beaucoup de classes aisées «biedermeier» font de la musique pour leur plaisir (musique de chambre élitiste à la Schubert) et deviennent exigeants poussant le musicien professionnel à progresser.

Vienne est une ville artistique et cosmopolite notamment par la musique qui va rayonner à travers le monde : Mahler dirige l’opéra, Bruckner compose, Brahms dirige le Wiener Singverein… Les compositeurs doivent faire évoluer leur art (Wagner), soit créer de la musique légère accessible (faire des tubes rentables mais de qualité) comme les Strauss, Offenbach, Von Suppé… en mettant leur talent dans la mode des opérettes (comme la chauve souris de Strauss fils) mais surtout de la valse ! Lehar, Lanner, Strauss père et fils en rivalité…
La consécration de J. Strauss fils, riche et adulé, composant et jouant sans cesse jusqu’à mourir d’épuisement en 1899 et mobilisant ses frères (Edouard exploité et jaloux brûlera tous les manuscrits des Strauss à la mort de son frère honni). Cependant certaines mélodies répandues demeurent néanmoins 150 ans après au répertoire, réactivées en permanence à Vienne, qui en fait son fonds de commerce pour le concert du nouvel an et dans les bals guindés à la Sissi pour les nostalgiques de l’époque biedermeier organisés pour les touristes…Et pourtant Vienne, malgré son conservatisme, restera ensuite un pole d’attraction mondial pour les meilleurs dans les arts (Klimt en peinture, école dodécaphonique avec Schönberg, Berg, Webern dite école de Vienne) mais aussi pour d’autres disciplines (Freud et la psychanalyse etc...)



Schemmel et la facture viennoise :
La musique est donc omniprésente dans les orchestres de  musique classique, la musique militaire, les concerts dans les kiosques, les bals, les orchestres de rue hongrois, la musique juive, la musique de chambre et tout cela entraîne un nombre élevé de musiciens et donc de réparateurs et de facteurs d’instruments notamment à vent à Vienne mais aussi à Graslitz, à Prague… 
Marque Schemel.
Parmi les grands facteurs de Vienne, il y a Martin Schemmel (le père) et Edouard (le fils).
Les Schemmel furent parmi les plus appréciés de la facture autrichienne. Martin s’installe à Vienne et produit de 1831 à 1866 des clarinettes de 5 à 13 clés. Martin Schemmel est consacré à l’exposition de Vienne en 1845. Puis il forme et travaille avec son fils Edouard à partir de 1853 qui prendra la relève jusqu'en 1890. Ils garderont la même estampille. (Il faut noter que le nom indiqué Schemel avec un trait horizontal sur le m est une astuce pour doubler le m en Schemmel.)

Clarinette 12 clés de Schemmel ayant appartenu à Georg Dänzer.
 (Collection José Daniel Touroude)

J’ai dans ma collection trois clarinettes Schemmel (deux de Martin à 5 clés) plus celle qui a motivé cet article qui est une magnifique 12 clés qui est particulière. En effet, elle a appartenu à un clarinettiste réputé nommé Georg Dänzer, musicien ponctuel de l'orchestre de Johann Strauss fils et clarinettiste du Schrammeln quartet (avec les fameux Joseph et Johann Schrammel et Anton Strohmayer à la basse). 
Les Schrammel sont connus dans la musique viennoise vers les années 1880 en créant valses, marches, polkas, opérettes au même titre que Lehar, Strauss, Lanner... On joue parfois encore à Vienne du Schrammel… nostalgie oblige !
Schrammel Quartett avec Georg Dänzer à la petite clarinette.

Dänzer a eu son moment de célébrité en jouant dans l'aigu avec une petite clarinette en La b « Picksia Bes hölzl» (cf article de Peter Havlicek du Wiener extrablatt du 7 octobre 1883). Cette clarinette en Ut est restée près d'un siècle dans une malle bien enveloppée et conservée. Cette clarinette a été achetée en 1988 à Vienne chez un antiquaire M. Birchsbaum qui vendait la succession et les souvenirs de la famille Dänzer. 

Clarinettes Schemmel, à gauche La b (Vichy 2010) et à droire Sol aigu
 (Collection Shackleton)

Les Schemmel sont très recherchées : quelques  clarinettes de Schemmel célèbres :
La b (vendue à vichy), les Schemmel de Shackleton au musée d’Edimbourg, la curieuse Schemmel métal de Leipzig.


Musique traditionnelle viennoise.
Philharmonia Schrammeln.
Clarinette à 10 clés en métal de Schemmel.
(Musée de Leipzig) 
Clarinette 5 clès de Schemmel. (Collection Shakleton)
Schemmel en Si b et son corps de rechange en La.
(Collection Shackleton)